Le "vivre artisan"

... ou l'éloge de la lenteur

Pascaline bostyn

LE VIVRE ARTISAN

Mon parcours d’artiste plasticienne m’a menée non vers la sculpture ou une expression artistique pure, mais vers la création d’objets utilitaires. Ce choix, mûrement réfléchi, est au cœur de ma pratique : tourner des pièces du quotidien, comme des bols, des tasses ou des plats, souvent à la motte, selon les traditions coréenne et japonaise.

Ces objets, d’apparence simple, accompagnent nos gestes quotidiens. Ils portent en eux la mémoire des mains qui les ont façonnés, des miennes à celles de ceux qui les utilisent. N’y a-t-il pas, dans ce dialogue silencieux entre l’artisan et l’utilisateur, une forme de réenchantement du quotidien ? C’est cette joie discrète, cette connexion invisible, qui anime mon travail d’artisane.

Un choix de vie

Être artisan, c’est bien plus qu’un métier : c’est une manière d’habiter le monde. Ce choix me permet de garder le cap, de rester fidèle à ce que j’appelle le « vivre artisan », une philosophie où la patience, l’humilité et la persévérance priment. L’argile — grès de Puisaye, porcelaine ou terres de rencontres — m’a appris une autre temporalité. Celle du temps long : l’apprentissage du geste juste, précis et honnête ; le façonnage, le séchage, les cuissons, les essais, et parfois, les échecs. La matière se révèle à celui qui l’écoute, non à celui qui cherche à la dominer. Elle devient docile entre mes mains lorsque, attentives et guidées par l’esprit, elles savent se faire humbles.

La nature et l’imaginaire

Ce qui m’anime le plus intimement, c’est la nature, le vivant, celui qui nourrit l’esprit autant que le corps. Les arbres qui bruissent, les souvenirs d’enfance où je grimpais pour sentir la force vitale parcourir ma chair… Ces inspirations resurgissent parfois, presque à mon insu, dans mon travail. À côté des pièces utilitaires, naissent des figurines — que je n’appelle pas sculptures — : animaux incertains, arbres-coraux, lièvres humant le ciel, faune citadine… Des hybrides qui s’invitent en marge des commandes, sur des boîtes ou des « boîtes-vases », coiffant les couvercles de mes respirations libres.

La recherche comme mouvement

La recherche des revêtements — engobes argileux, terres de rencontres, émaux — occupe une place centrale dans ma pratique. Je formule moi-même mes émaux, avec une prédilection pour les émaux de cendres. Les superpositions, les interactions entre les matières, les cristallisations créent parfois des paysages minéraux qui habillent mes réalisations. Pourtant, après ces explorations, revient souvent le désir de retrouver le silence d’un émail de cendres,  d’un temmoku ou d’un blanc Kudo Matto, ou la simplicité d’une terre nue, offrant au toucher la surprise d’une douce rugosité.

Je construis souvent en défaisant. Une recette d’émail qui semblait aboutie peut appeler de nouveaux essais ; une surface trop démonstrative me conduit à simplifier, à recommencer, à chercher le geste plus juste. 

La simplicité est-elle ce qui précède la complexité, ou ce qui lui survit ?

Inspirée par l’esthétique du Buncheong coréen, je travaille également les engobes porcelainiques, appliqués à l’aide de brosses végétales que je fabrique moi-même à l’atelier. Sur certaines pièces, j’incise la terre avant de remplir les sillons d’engobe, selon des procédés hérités des traditions coréennes et japonaises. J’aime que la trace de la main reste perceptible : elle est la mémoire du geste de l’artisane que je suis.

Ma place?

Je ne cherche plus un autre langage, ni un autre médium. La recherche elle-même est mon mouvement. Je continue d’avancer, simplement, au rythme de l’argile.

Là est ma place.

Pascaline Bostyn 2026

Tournage à la motte